MC 93 – Atelier du 4 juin

Samedi 4 juin, nous avons proposé un atelier à une douzaine de jeunes lycéens de Bobigny et alentours, à la MC93, en partant de la consigne suivante : apportez un objet (photographie, objet, texte, histoire) qui parle de votre identité, en lien avec la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie.

Pour faire connaissance, chacun a présenté son parcours et son objet. Nous avons entendu des histoires de grands-pères, grands-mères, grands-oncles, mais aussi de frères et de sœurs, certains ayant risqué, ou perdu, leur vie pour l’indépendance, d’autres ayant abandonné une première vie en s’exilant, d’autres engagés malgré eux, et porteurs de lourds stigmates. Certains ont peu d’informations, qui ont voulu éviter à une grand-mère des cauchemars, ou, tout simplement, n’ont pas osé ou pas eu le temps de poser des questions. Mais surtout, beaucoup de fierté et de contemporanéité : « on a toujours été paysans » a dit Nejma, « j’habite dans le Nord-Ouest de l’Algérie » a expliqué Nawel. Pour chacun, ces histoires « compliquées » les intéressent : ils sentent que leur rôle est de mettre les mots, de relier les bribes.

Beaucoup d’écoute, de respect, et des moments de très fortes émotions. Ce groupe, composé de personnes qui ne se connaissaient pas, a livré des récits intimes, présenté les photos de grands-parents heureux et beaux, lu des textes précis, montré des olives de l’arbre totem de la famille, qui surtout « symbolisent la fertilité et la paix ». Certains ont dit l’objet qu’ils auraient voulu apporter : une valise pour Saphir, en hommage à sa grand-mère algérienne qui aurait voulu partir… Ceux qui n’avaient aucun lien familial avec l’Algérie ont pu participer pleinement, comme Erwan, originaire de RDC, qui a parlé de ses cheveux : à ses parents qui lui demandent de se coiffer de manière plus passe-partout, il dit vouloir affirmer la fierté de cet héritage de ses ancêtres, pour changer les mentalités.

Ce tour de table, à travers les récits intimes, a permis de revenir sur des faits historiques : la participation des algériens aux deux guerres mondiales, la spoliation des terres agricoles, le massacre du 8 mai 1945 à Sétif, la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, le sort réservé aux harkis après l’indépendance, la souffrance des appelés, l’existence de pieds-verts, de pieds-rouges… Camille a aussi rappelé que le 93 était le numéro de département de Constantine ! Tous ont déclaré ensuite mieux comprendre les histoires des autres, de ceux qui, à l’époque, pouvaient être considérés comme nos ennemis.

Cette première étape a aussi permis d’affirmer la richesse d’une double culture : Amina ne veut pas avoir à choisir entre la France et l’Algérie. Tous jugent que la diversité qu’ils vivent au quotidien en Seine-Saint-Denis fait la richesse de la France.

Ensuite, les participants se sont réunis en trois groupes autour de douze images issues pour leur grande majorité de la collection du musée de l’histoire de la France et de l’Algérie, actuellement conservée au MUCEM. Chaque groupe devait choisir les six images leur semblant les plus susceptibles de raconter cette histoire. Ce choix supposait d’échanger sur le sens de ces images. On y trouvait à la fois des photographies (du portrait de l’émir Abd el-Kader par Gustave le Vay en 1851 à une photo du camp de Saint-Maurice l’Ardoise en 1965) ; des tableaux (de L’école juive à Milianah d’Edouard Moyse, 1861 à Guerre d’Algérie, Métro Charonne, 1962 de Robert Lapoujade), des affiches (de 100 ans de domination française, PCF, 1930 à OAS, Voici les tueurs, 1962) ; des cartes (La Régence d’Alger par Nicolas Sanson, XVIIème siècle) ; des objets (Chef kabyle par Joseph-Marie Le Guluche, 1895)… Ce moment de travail a permis par exemple aux uns et aux autres de se questionner sur la signification du drapeau.

Les trois groupes ont un palmarès commun : la photographie de l’émir Abd el-Kader, celle d’une femme portant le drapeau algérien en 1962, le tableau présentant la manifestation du métro Charonne, les affiches du centenaire de la colonisation et celle dénonçant l’OAS. Ensuite, quelques variations, avec la carte de la Régence d’Alger, la photographie du camp de Saint-Maurice l’Ardoise…

Pour finir, les participants ont regretté l’absence d’images présentant de grands événements (le 1er novembre 1954, le 17 octobre 1961 par exemple). Ils ont remarqué que le choix d’images proposé comportait trop peu d’images plus récentes, alors que la période plus récente interroge aussi et participe de cette construction d’identités (années 1980, urbanisme, romans). Finalement, les images montrent beaucoup l’Algérie et peut-être pas assez la France.

Nous étions accompagnés pour cet atelier par Malika Mansouri, psychologue-clinicienne, maîtresse de conférences à l’université de Paris-Cité, auteure d’une thèse qui questionne l’empreinte des violences de l’histoire coloniale et postcoloniale dans le psychisme, et s’appuie pour cela sur le cas des révoltes urbaines de 2005. Elle a souligné la qualité de l’émotion partagée au cours de cet atelier, et l’importance, plutôt que de penser la méditerranée, de revenir en France pour s’interroger sur les conséquences de la colonisation, sur notre identité. Elle a conclu en se félicitant qu’il soit possible « d’oser tout ici ! ».

La présence bienveillante de Camille Taillefer, professeure d’histoire et de Matthias Tronqual, secrétaire général de la MC 93, a favorisé la libre expression de soi et des siens. Ce qui montre, s’il le fallait, que lorsque les adultes autorisent les plus jeunes à être dans leur vérité et à s’exprimer sans crainte, l’émotion partagée peut favoriser le mouvement et tendre vers le changement.

Parmi les mots de la fin : « ce que j’aime, c’est que personne n’a la même histoire, ce qui m’aide à sortir de mon point de vue. Finalement, on est tous liés par cette histoire, on ne doit pas l’oublier, et continuer à se respecter les uns les autres ». Ou : « c’est bien de dire son histoire à des inconnus ».

Finalement, la formule de cet atelier a convaincu tous les participants. Tant et si bien que nous sommes réinvités à la MC 93 la saison prochaine !

Une réflexion sur « MC 93 – Atelier du 4 juin »

  1. Merci pour votre engagement et pour vos actions concrètes pour lier, relier et nouer des relations de paix entres toutes les mémoires franco-algériennes, de partages intergénérationnels porteuse d’espoir.

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